Honneur aux chevaliers

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Honneur aux Chevaliers

Puisque je souhaite, par cette petite pochade, essayer d’examiner quelques aspects des vertus chevaleresques, des sujétions qu’elles imposent et des éventuelles contradictions qu’elles recèlent, je voudrais sans modestie aucune me placer sous un parrainage qui va presque de soi, celui du Chevalier à la Triste Figure, Don Quichotte. Pas plus en effet que l’Ingénieux Hidalgo, je n’ai finalement de légitimité pour traiter un sujet qui, à mesure que j’ai cherché à le décrypter au travers du texte de notre rituel, m’est apparu comme complexe, déroutant, et même parfois paradoxal.
Autrement dit, à l’instar du héros de Cervantes, nul doute que je sois condamné à affronter des moulins à vent.
Comme Don Quichotte, je vais me laisser emporter par mon imagination, et donner du sens à des rapprochements qui probablement sont totalement fortuits.
Lors d’un travail récent au Premier Ordre, j’ai ainsi été amené à examiner le mythe d’Hiram par l’intermédiaire de l’œuvre de Gérard de Nerval, et j’ai été frappé par certaines similitudes entre les structures de deux récits : l’Histoire de la Reine du Matin et de Soliman Prince des
génies (Nerval) d’une part, et d’autre part le roman de Tristan et Yseut tel que reconstitué par
Joseh Bédier. Sans être à proprement parler un roman de chevalerie, Tristan et Yseut plonge dans
le monde chevaleresque, associé en particulier de très près au Cycle arthurien, mélange d’épopée
et de religion très exactement semblable à ce que l’on trouve dans notre cérémonie d’accession au
grade de Chevalier d’Orient. Ce n’est donc peut-être pas une simple lubie que de vouloir s’inspirer
de ce roman pour examiner un peu quelques éléments de notre rituel.
Parti-pris initial : un point de vue anhistorique
Un premier paradoxe apparaı̂t dans ce rituel, qui ne peut se résoudre qu’en écartant délibérément
toute valeur historique à notre discours. Sans même rejoindre cet auteur de BD 1 qui définissait un
chevalier comme un mélange de 20% d’intelligence et 80% de ferraille glorieuse , force est de
constater que le guerrier bardé de métal apparaı̂t d’abord comme un énorme crustacé, pataud mais
brutal et vindicatif, voué la plupart du temps à mourir dans une boı̂te de conserve : héroı̈que, je
ne sais pas, mais effroyable à coup sûr (à cet égard, le film Lancelot du Lac de Robert Bresson
est particulièrement saisissant). Plus précisément, plus significativement aussi, l’usage du heaume
masque définitivement le visage du chevalier, lui ôte toute apparence humaine, lui refuse toute
personnalité autre que celle qui, codée, est exprimée par son écu ou les décorations de son armure :
c’est pourquoi Eisenstein dans son Alexandre Nevski ne nous montre les visages des chevaliers
que lorsque, vaincus et prisonniers, ils retirent leurs casques ; auparavant, ils sont anonymes et
ne sont discernables que par les symboles martiaux (en général représentant des animaux de
1
Il s’agit de Greg, le créateur d’Achille Talon.proie) qu’ils arborent sur leurs cimiers. Effacement de la personne, apparence entièrement vouée à
impressionner l’autre, activité tournée vers l’application de la force brute : le chevalier porte en lui
autant d’humanité et d’humanisme — et pour les mêmes raisons — que quelques siècles plus tard
un M4 Sherman. Ou qu’un Panzer VI Tiger . Ou qu’un T34 .
Nulle exagération dans ces propos !
• Habitant à Paris dans un quartier voué au souvenir de Jeanne d’Arc, je me suis par
exemple intéressé aux noms des rues voisines, dédiées à des chevaliers français de la
Guerre de Cent Ans. Tous ne sont pas égaux en férocité, en fourberie, en rapacité,
en vénalité. Ainsi Dunois, le bâtard d’Orléans , n’est semble-t-il coupable que de
trahisons politiques, relativement bénignes au regard des mœurs de l’époque quoique
clairement incompatibles avec l’idéal chevaleresque théorique ; il en fut du reste absout
par le roi. Mais enfin, La Hire et Xaintrailles par exemple furent des chefs de troupes
d’ Écorcheurs, ces descendants directs des Grandes Compagnies et lointains ancêtres
des Einsatzgruppen. Clisson fut surnommé Le Boucher. Et il ne faudrait pas oublier
Gilles de Rais même si la municipalité de Paris n’a cette fois pas osé lui consacrer une
rue : l’élaboration de la geste johanique par la République a quand même buté sur ce
chevalier qui a profité des privilèges associés à son statut chevaleresque pour donner une
certaine notoriété au concept de tueur en série.
• Naturellement, ces excès ne sont pas propres à la période de la Guerre de Cent Ans, et sont
pudiquement escamotés par le roman national et l’imagerie édifiante. Ainsi par exemple,
les chevaliers Bretons ou Picards partant pour les Guerres d’Italie de Charles VIII
ont eu un comportement rien moins que chevaleresque lors de la traversée de mon
Dauphiné natal, pourtant province du Royaume de France, mais ce détail est occulté.
• Plus ancien, mais mieux documenté et surtout mieux manipulé pour les besoins de la
cause : ces paladins glorifiés par les poêtes romantiques, les chevaliers de Charlemagne
l’empereur très–chrétien, ont dévasté l’Espagne dans des conditions abominables, mais
nous n’en avons soigneusement retenu, parce que c’était conforme à la mythlogie
chevaleresque, que la mort de Roland. Et d’Olivier. Et de Turpin 2 . Sachons lire
de façon critique La Chanson de Roland (au passage, il est effarant de penser qu’il y a
soixante ans, c’était enseigné à des enfants de cinquième !) : il y a beaucoup à y découvrir
au point de vue linguistique et littéraire ; mais au plan historique, c’est affabulation pure ;
et au plan géopolitique et moral, c’est tout simplement effroyable, et cela ne devrait certes
pas être mis entre toutes les mains ! L’emphase chevaleresque est mise au service d’une
conception du monde qui est radicalement incompatible avec nos valeurs, non seulement
.
nos valeurs mmaç. . mais même les plus élémentaires et les moins exigeantes de nos
valeurs contemporaines de civilité et d’humanité (d’humanisme, n’y pensons même pas).
L’Histoire est rigoureusement impitoyable. Naturellement, c’est un fait avéré que la cérémonie de
l’adoubement insistait sur des valeurs antinomiques de la brutalité guerrière, des valeurs en partie
reprises par le préambule de notre rituel. Mais justement : il se pose la question de comprendre
pourquoi il existe un tel abı̂me entre la théorie, les intentions, les professions de foi d’une part, et la
pratique, la réalité historique d’autre part. Observons que cette situation n’a rien d’exceptionnel :
après tout, bien des religions prônent la concorde et la tolérance universelles, et conduisent dans
les faits à des conflits, des massacres, des comportements tout particulièrement inhumains. Cela
aboutit aux croisades, cette guerre si funeste , dit notre rituel dans une formule ambivalente
qui déplore et glorifie en même temps et qui à ce titre mériterait un examen détaillé.
Une piste pourrait être qu’une profession de foi d’une haute élévation morale a des vertus
cathartiques, surtout si l’on s’apprête à avoir un comportement contestable. En somme, le discours
tient lieu d’acte et doit seul être considéré comme significatif : Voyez comme nous sommes bons ,
disait naguère le Président d’une grande nation en envoyant ses bombardiers sur des populations
démunies ; et il n’y avait là nul double langage, nulle hypocrisie. C’est la parole qui fait foi, tout
le reste est accessoire et insignifiant. Naturellement, à cette aune, le chevalier est le parangon
2
Apocryphe.de toutes les vertus. Il faut vraiment en être une victime innocente et désarmée pour ne pas le
comprendre ! L’ironie cependant ne permet pas de surmonter la contradiction. Et comme de surcroı̂t
l’Histoire est écrite par les vainqueurs, nous devons donc impérativement oublier cette Histoire si
nous désirons donner une quelconque plausibilité, une quelconque élévation, une quelconque valeur
à notre cérémoniel du Troisième Ordre.
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À plusieurs reprises, notre rituel clame Honneur aux chevaliers et les chevaliers, c’est nous. Il
est clair comme nous venons de le voir que ce mot de chevalier ne doit pas être compris dans
son acception historique. Mais alors, quel sens donner à cette acclamation ? Quel genre de chevalier
sommes-nous ? En quoi consiste pour nous l’honneur des chevaliers ?
Curieusement, une réponse possible est donnée par la littérature, par un auteur, profane sans doute
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quoique très proche de la F. . M. . , Italo Calvino. Par une extraordinaire coı̈ncidence avec la
présente réflexion, une de ses fables est justement intitulée Le Chevalier inexistant, et comporte
dès l’introduction le passage significatif suivant :
— Eh bien ! vrai ! s’écria l’empereur. Voici que nous avons en renfort un chevalier
inexistant ! Faites voir un peu.
Agilulfe parut hésiter un instant ; puis d’une main sûre, mais lente, il releva sa visière.
Le heaume était vide. Dans l’armure blanche au beau plumail iridescent, personne.
— Tiens, tiens ! on en voit des choses ! fit Charlemagne. Et comment vous
acquittez-vous de vos charges, vu que vous n’y êtes pas ?
— À force de volonté, Sire, dit Agilulfe, et de foi en la sainteté de notre cause !
— Eh ! Eh ! voilà qui est bien dit, c’est justement ainsi que l’on fait son devoir. Ma
parole, pour quelqu’un qui n’existe pas, je vous trouve gaillard !
Voici donc l’apparition d’un chevalier qui est, et qui n’est que, volonté et conviction, sans obligation
d’exister. Voici le chevalier idéal. Il constitue un modèle, un archétype, une aspiration, nullement
une réalisation. Et, d’après la dernière remarque de Charlemagne, il n’y a pas besoin d’autre
chose pour faire son devoir , c’est même, justement , la voie. Le voie du devoir, la voie
du guerrier , ce que les Japonais appellent le bushido . Autrement dit, la Chevalerie 3 est
un idéal, une aspiration, presque antinomique de la réalité. Ajoutons que, au Troisième Ordre,
nous sommes des Chevaliers d’Orient, et cette terminologie qui certes prétend se réfèrer à des
événements historiques, apparaı̂t singulièrement significative comme symbole si on adhère à une
formule employée par Patrick Boucheron 4 dans sa leçon inaugurale au Collège de France :
L’Orient
est toujours une direction, alors que l’Occident est une butée.
Peu importe alors finalement que les vrais chevaliers dans l’Orient historique aient été
tout aussi brutaux, féroces et rapaces que leurs collègues restés en Europe ; peu importe
également que les Templiers, auquel nous sommes rattachés par une légende récente que
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notre B. . A. . F. . Michel Gar. . a minutieusement déconstruite, peu importe donc que ces
Templiers aient été surtout les acteurs d’une impitoyable lutte politique et militaire avec le
pouvoir royal français, lutte parfaitement séculière voire sordide ; et peu importe également que
leurs proches cousins, les Chevaliers Teutoniques, aient probablement plus ressemblé aux barbares
impitoyables décrits par Eisenstein qu’à des défenseurs de valeurs humanistes ! Ce n’est pas à
3 Avec une majuscule.
4 Titulaire au Collège de France de la chaire
Histoire
des pouvoirs en Europe occidentale, XIIIème – XVIème siècles ..
eux que nous devons nous référer, en dépit de la légende maç. . qui au travers des siècles nous a
conduits de la construction du Temple à la conquête de Jérusalem et à la fondation des ordres
militaro-religieux, en passant par la captivité à Babylone : le cadre pseudo-historique de notre
rituel est un décor, un prétexte, ou plutôt un liant à un récit qui ne parle finalement que de la
quête de la perfection et dont le decorum n’a pour raison que de souligner les vicissitudes du chem-
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inement. L. . D. . A. . P. . Il ne faudrait surtout pas se laisser tenter par une forme d’idolâtrie,
par un culte d’un passé fantasmé. La forme épique et éventuellement tragique de la réception au
Troisième Ordre donne une unité stylistique et une cohérence aux récits et à leur enchaı̂nement à
mesure qu’on progresse en Sagesse ; mais c’est bien sûr le fond qui compte. La surprise, le hiatus
avec les grades et degrés précédents constituent une rupture pédagogique, qui doit nous inciter à
réfléchir encore davantage sur notre raison d’être : le Glaive d’une main et la Truelle de l’autre ,
c’est une formule que nous devons dépasser, une formule qui pourrait facilement être dévoyée. À
titre personnel, elle me remémore très désagréablement une profession de foi entendue maintes
fois lorsque je travaillais en Afrique du Sud, l’Afrique du Sud de l’apartheid : Ce pays, nous
l’avons construit avec la Bible d’une main et le fusil de l’autre . Une similitude inconfortable !
Alors, il faut dépasser la dualité Glaive–Truelle, dépasser la tension entre des objectifs de natures si
différentes : passer le pont et réédifier le Temple, entre combattre et construire ; il faut se focaliser
sur ce qui existe entre la main qui tient le Glaive et la main qui tient la Truelle, et ce qui existe
dans ce juste milieu, c’est chacun d’entre nous, c’est l’individu Chevalier d’Orient.
Honneur aux Chevaliers — Honneur des Chevaliers
Le paradoxe semble ainsi dénoué. Notre acclamation Honneur aux chevaliers n’atteint pas son
but si nous l’entendons comme une forme d’auto–satisfaction ou d’auto–promotion, comme une
décoration que l’on recevrait sur le front des troupes parce que l’on a bien tenu le Glaive, ou la
Truelle, ou même les deux à la fois. Ce n’est nullement un aboutissement. C’est au contraire, en
réalité, une promesse, un engagement. Nous annonçons que nous allons nous engager sur la voie de
l’ Honneur des chevaliers , une voie théorique probablement sans aucune réalisation historique,
mais telle qu’elle est décrite dans le Préambule de notre Cahier du Troisième Ordre ou dans
l’extrait du dictionnaire de Viton de Saint-Allais cité dans ce même Cahier. Que l’ idéal
chevaleresque présenté dans notre Préambule puisse être présenté comme un héritage de la
Chevalerie , pourquoi pas ? mais alors de nouveau d’une chevalerie idéale, utopique, rêvée.
Asymptotique ,
dirait un mathématicien !
Une Chevalerie inexistante.
Une Chevalerie imaginée en un temps imaginaire, et à laquelle on pourrait appliquer les mots de
René Char :
En
ce temps, je souriais au monde et le monde me souriait. En ce temps qui ne fut
jamais et que je lis dans la poussière.
Une Chevalerie donc que nous devons lire dans la poussière et écrire sur notre Planche à
Tracer personnelle, et ceci pratiquement à partir de rien. Une Chevalerie telle que l’a poursuivie
Don Quichotte.
Et c’est pourquoi, pour apporter quelques éléments de réflexion à notre idéal chevaleresque ,
il semble beaucoup plus judicieux de se référer à des œuvres artistiques, des œuvres de fiction
littéraires ou musicales en l’occurrence et parlant de chevalerie, plutôt qu’à une Histoire réelle
rarement édifiante. . .
Le cahier des charges du Chevalier d’Orient est donc décrit dans le Préambule de notre Cahier
du Troisième Ordre. Il est lourd, contraignant. Il comporte des obligations de natures très diverses,
plus ou moins difficiles à respecter. Je souhaite très succinctement me limiter à examiner deux de ces
obligations, probablement les plus importantes moralement : la fidélité d’une part, et plus difficile
encore la loyauté, en particulier la loyauté à la parole donnée et son exact contraire, le parjure.Si en effet des obligations telles que se dépouiller de la pompe mondaine , aider les faibles ,
faire preuve de courage, d’humilité et de patience peuvent en quelque sorte être qualifiées de
techniques et sont faciles à comprendre sinon à respecter, d’autres sont plus problématiques.
Défendre une cause légitime et juste , par exemple, pose la vaste question de savoir à qui
appartient le pouvoir de décider et désigner ce qui est juste. Et si partir en quête de la
Connaissance ne semble pas encore trop poser de question (en dépit de la majuscule !), la quête
de la Vérité est autrement plus problématique. Cependant, à tort ou à raison, on peut hasarder
que la première obligation, qui convoque la Justice, relève plutôt du Premier Ordre, et la seconde
relative à la Vérité relève plutôt du Second Ordre.
Fidélité
.
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En revanche, mettre tout en œuvre pour servir son S. . C. . au mieux , cela traduit une
obligation non seulement de fidélité, mais même de soumission. Après tout, il n’y a rien là de bien
.
nouveau : à de nombreuses reprises au cours de notre cheminement maç. . nous nous engageons à
respecter non seulement les dispositifs actuels de notre Ordre, mais même les orientations futures,
dont nous ne savons évidemment rien. C’est un vrai chèque en blanc, une forme de vassalité,
.
qui semble contradictoire avec la mission émancipatrice du cheminement maç. . Notre formule
habituelle, non dépourvue d’habileté, est contrainte librement consentie . Et certes, la fidélité
à l’ordre établi est une garantie de cohérence, de continuité, de pérennité des institutions et du
fonctionnement collectif ; il n’empêche que cela risque très vite d’être en contradiction avec notre
progressivité , de déboucher sur du formalisme et de nous faire perdre le contact avec une réalité
en perpétuelle évolution.
Dans ma réflexion sur le destin d’Hiram tel qu’il est présenté par Gérard de Nerval, j’avais
relevé les derniers mots adressés par Hiram à Salomon :
Quoi
qu’il advienne seigneur, soyez à jamais assuré de mon respect, de mes pieux
souvenirs, de la droiture de mon cœur. Et si le soupçon venait à votre esprit dites-vous :
Comme la plupart des humains, Adoniram ne s’appartenait pas ; il fallait qu’il accomplı̂t
ses destinées !
Respect
et droiture du cœur , on pourrait avec quelque raison juger que les paroles d’Hiram
sont spécieuses. Elles sont assurément à double sens et, finalement, Hiram exprime sa fidélité
non à l’autorité du Roi, mais à des puissances supérieures (volonté divine, devoirs liés à sa
lignée supposée plus noble que celle de Salomon, etc. ). Hiram s’en remet à ses destinées ,
à la Providence en somme.
Il me faut ici hasarder une vision personnelle. En réfléchissant sur mon travail précédent au Premier
Ordre au sujet du Destin d’Hiram , j’ai été frappé par des similitudes, qui ne m’ont pas paru
de pure forme, entre le récit que Nerval fait de la mort d’Hiram et la légende de Tristan et Iseut.
Dans les deux cas bien sûr, le récit mythique connaı̂t de nombreuses variantes, et de ce fait les
interprétations et gloses pourraient se multiplier à l’infini s’il s’agissait de construire une thèse
cohérente. Contentons-nous de quelques observations ponctuelles, éventuellement contestables.
Mais enfin, le roman de Tristan et Yseut nous plonge dans l’ambiance de la Chevalerie (avec du
reste des développements et innovations que Denis de Rougemont a savamment et brillament
commentées dans son remarquable ouvrage L’Amour et l’Occident), et représente le côté Glaive
— l’Occident —, alors que la légende d’Hiram 5 représente le côté Truelle — l’Orient. Et il n’y
a pas besoin de beaucoup d’imagination pour voir dans le philtre bu par Tristan l’exact équivalent
des destinées évoquées par Hiram.
Ce point mériterait de multiples développements. En se soumettant à un ordre supérieur (que
l’on peut appeler volonté divine ou fatalité ou sortilège, peu importe), Hiram comme Tristan
sont-ils des victimes ? des instruments ? des fidèles 6 ? Comme il s’agit des héros des récits, il ne
5 Pour mémoire, je parle sauf indication contraire explicite de la légende d’Hiram telle que contée par Gérard de Nerval.
6 Mot à prendre dans toutes ses acceptions, en particulier :
fidèle
=
servant
de la foi .faut évidemment pas les charger de fautes trop graves, de péchés , ce qui troublerait le message.
Dans les deux cas, le destin s’achève par la mort, mais cette mort n’est en rien présentée comme
une punition, une expiation. Si, perdant de vue le Premier Ordre, on se focalise maintenant sur
la légende de Tristan, on ne manquera pas de noter les multiples variantes, parfois même les
contorsions littéraires qu’on dû consentir les différents auteurs pour sauvegarder l’image du héros.
Car, quoi qu’il arrive, c’est Tristan le héros. On arrive ainsi à une situation paradoxale : ce sont
les quatre barons (dans le texte de Joseph Bédier) ou Melot, dans l’opéra de Wagner, qui sont
désignés comme traı̂tres et félons, alors qu’en réalité ce sont eux qui sont loyaux et fidèles envers
leur Roi. Denis de Rougemont propose une explication, en considérant que certes les barons
respectent leur serment d’allégeance au Roi (donc leur fidélité de chevalier) en dénonçant Tristan,
mais que ce faisant ils trahissent un engagement plus élevé, vis-à-vis de règles supérieures à celles
de la Chevalerie, en l’occurrence celles de l’amour courtois. La thèse de Denis de Rougemont,
c’est donc entre autres que la légende de Tristan et Iseut a surgi à un moment où s’affrontaient deux
conceptions de la vie médiévale (en trichant un peu, on pourrait y voir cette fois un affrontement non
entre Orient et Occident, mais entre le Midi des troubadours et le Septentrion des Minnesänger . . . ).
Cependant, cette analyse historique érudite ne permet en rien de trancher et de répondre à la
question : qu’est-ce qui est juste ? Laquelle de ces fidélités doit prendre le pas ? Pour la personne
de Tristan, on peut admettre que c’est la fatalité qui décide. Mais un personnage attire l’attention
sur les difficultés de trouver une réponse satisfaisante : il s’agit de Gorvenal 7 , le fidèle écuyer
de Tristan. Alors certes, un écuyer n’est pas un chevalier accompli, il n’a pas encore connu
l’adoubement. Il se doit d’être fidèle à son chevalier, mais aussi à son suzerain : mais alors, que
doit-il faire lorsqu’il y a conflit entre les deux ? Pour parler de façon triviale et contemporaine,
en des termes que comprendront tous ceux d’entre nous qui travaillent dans une hiérarchie, à
qui devons-nous être fidèle lorsqu’il y a conflit entre notre N+1 et notre N+2 ? De façon
évidente, il existe souvent des réponses claires, fondées sur l’opportunisme, sur le sens tactique et
sur l’intérêt personnel immédiat ; mais qu’en est-il au niveau des principes ?
Devant rester fidèle aussi bien à Tristan qu’au roi Marc, que doit faire Gorvenal ? Une chose
paraı̂t sûre : bien plus que Tristan — enchanté donc ne s’appartenant plus —, c’est Gorvenal
qui est confronté à toutes les sujétions issues du code de la chevalerie. . . Et l’on découvre que c’est
à lui, et à lui seul, qu’il appartient de forger tant bien que mal une réponse aux défis auxquels il
est confronté, parce que le code auquel il a fait allégeance ne prévoit pas toutes les situations.
Avec un peu de provocation, j’aurais tendance à dire : heureusement ! Car enfin, un culte de la
fidélité aveugle peut conduire à de redoutables excès. Tant qu’il s’agit d’une formulation mondaine,
voire d’une rodomontade, cela demeure en grande partie bénin : ainsi, semper fidelis est la
devise d’Abbeville, ou de Saint-Malo, par exemple. Cela n’a probablement pas, ou plus, beaucoup
de sens et n’a sans doute rien d’inquiétant. En revanche, lorsque cette devise devient celle de la
Garde prétorienne romaine ou d’un corps d’armées moderne — à commencer par le Corps des
Marines des USA —, il convient d’être plus circonspect, et d’appréhender les excès auxquels cela
peut conduire.
Ou : comment une notion qui se veut d’une haute valeur morale peut conduire aux comportements
les plus criminels, voire les couvrir et les justifier. Après tout, dans le titre de ce petit travail, j’ai
rapproché les mots honneur et fidélité : faut-il rappeler la formule d’effroyable mémoire
meine Ehre heißt Treue , qui a été l’acte de foi de ce qui a été la plus terrifiante organisation
de déshumanisation et de destruction, laquelle continue à être qualifiée de chevalerie par les
nostalgiques du Troisième Reich 8 .
Il y a une réelle interrogation, quant à savoir à quel moment on passe d’une obligation morale
élevée à un comportement criminel. Au départ, on affirme la fidélité à la Tradition , à notre
idéal , à la défense d’une cause légitime et juste , ainsi qu’il est dit dans notre Préambule,
dans la description de L’idéal du Chevalier d’Orient . Une toute petite lacune cependant, une
toute petite imprécision dans ce programme qui semble difficile certes mais sans chausse-trappe :
il n’est pas dit qui est habilité à désigner ce qui est légitime et juste . Le malheur étant que si
7 Nommé Kurwenal dans l’opéra de Wagner.
8 Par exemple dans la revue Signal , que l’on pouvait encore acheter il n’y a pas si longtemps au Marché Brancion à Paris . . .on accepte sans méfiance l’idée que c’est le supérieur, le suzerain, le pape ou le roi qui sait, qui a
ce pouvoir, eh bien le culte de la fidélité se transforme en Führerprinzip, et c’est le drame.
Avant de proposer en conclusion un possible élément de rempart contre cette menace, reconnaissons
que la fidélité requise et attendue du Chevalier est une notion redoutable, à ne pas mettre entre
toutes les mains, et qui requiert une vigilance de chaque instant. Et, observer que précisément
un Chevalier n’est pas n’importe qui et constitue en lui-même une garantie contre les dérives
criminelles, ce serait un dangereux sophisme, qui malheureusement a toujours été appliqué dans
l’Histoire, avec des effets désastreux : Ce que nous faisons est bien parce que nous sommes les
bons , c’est un grand classique. Espérons que, contrairement à ses prédécesseurs dans l’Histoire
réelle, le Chevalier d’Orient (au sens du Troisième Ordre !) sache échapper à la tentation de basculer
dans la facilité coupable. Cela est suggéré, discrètement et sans beaucoup de précision, par notre
Préambule : Faire preuve de courage, d’humilité et de patience .
En attendant, et pour en finir avec les pièges tendus par cette notion finalement redoutable de
fidélité , laissons le mot de la fin au roi Marc, dans la version de l’opéra de Wagner. Alors que
Tristan ne s’appartient plus, victime de la fatalité (et c’était aussi, souvenons-nous, l’argument
de Hiram envers Salomon : il invoquait ses destinées ), le roi Marc est certes le roi, il est
certes un chevalier, mais il est d’abord purement humain, seulement humain, grandement humain.
Son désarroi est humain, sa colère est humaine, sa douleur est humaine, sa tristesse est humaine.
Et il résume en une seule formule (du reste annoncée à plusieurs reprises au cours de l’opéra) qui
certes n’est absolument pas opératoire , une formule qui ne peut en rien servir de guide à une
conduite ni à une morale, mais qui décrit parfaitement la situation, le drame de Tristan et la
terrible ambiguı̈té de la notion de fidélité. Donc, plongé dans un abı̂me de douleur, trahi, blessé,
seul — en somme, vivant —, il s’adresse au corps de Tristan :
Du treulos treuster Freund !
En français, cela a été traduit par Infidèle ami, fidèle entre tous ! .
Tout est dit.
La parole donnée et le parjure
L’engagement de fidélité, en général, est exprimé matériellement par un serment solennel ou par
un document dûment signé. Quelle qu’en soit la forme, il s’agit de donner sa parole. C’est une
chose grave, en principe définitive, dont la transgression est passible des plus graves châtiments et
du plus terrible opprobre.
Donner sa parole, cela cimente les relations humaines, cela permet d’établir (en théorie) une
situation de confiance réciproque. Et cela fait partie des devoirs du Chevalier d’Orient : Tenir
son serment et ne jamais trahir sa parole et ses promesses .
Pourtant, le ver est déjà dans le fruit. Car la tentation est grande de s’en tenir à la forme plutôt
qu’au fond, à jouer sur les mots, à recourir à des subtilités sémantiques afin que l’interlocuteur
n’entende pas la même chose que ce qu’on a dit. Et c’est la porte ouverte à toutes les polémiques,
arguties, chicanes que suggère la casuistique. Le manquement à la parole donnée, la dérobade
devant les engagements solennels, le parjure sont des fautes très graves en ceci qu’elles ébranlent
et mettent en péril tout l’édifice des relations sociales ; toute l’habileté consiste à déguiser ces
manquements, à les habiller des faux-semblants de la sincérité et de la loyauté, et à trouver une
juridiction compréhensive qui vous absoudra.
Ce qui est étonnant, c’est que la morale dominante s’accommode souvent fort bien de ces contorsions
procédurières. Le roman de Tristan et Iseut en propose à plusieurs reprises des exemples. Mais le cas
le plus spectaculaire est assurément le jugement de Dieu auquel se soumet Iseut. Alors certes, on
pourrait discuter du fait que la personne Iseut n’est pas un chevalier, donc n’est pas censée suivre
les codes de la chevalerie. Mais la légende, dans ses versions initiales écrites durant le Moyen–Âge,
est soumise à des auditeurs qui sont contemporains de la chevalerie, et les jugements moraux des
chroniqueurs sont révélateurs des mœurs de l’époque.Rappelons l’histoire. Tristan ayant été banni de la cour de Marc, la reine Iseut n’en cesse
pas pour autant d’être poursuivie par les suspicions et les sous-entendus des barons félons .
Soupçons et dénonciations, faut-il le rappeler, qui sont parfaitement fondés ! Afin d’en finir, elle
demande à être soumise au jugement de Dieu. C’est un geste de bravade, de provocation, presque
suicidaire. Elle demande en plus à ce que ce jugement ait lieu en présence du Roi Arthur, de
son neveu Gauvain, de Keu le Sénéchal, bref de tout ce que la Chevalerie chrétienne compte de
preux. Se rendant au lieu du jugement, elle doit traverser un ruisseau et, au bord de ce ruisseau,
se trouve un mendiant en lequel elle reconnaı̂t Tristan déguisé. Elle improvise alors une ruse
instantanée : elle demande au mendiant de la porter pour traverser le ruisseau puis, lorsqu’il s’agit
de prononcer son serment devant Dieu, elle le formule ainsi : Je jure qu’aucun homme ne m’a
jamais tenue dans ses bras hors mon époux le roi Marc, et le pauvre mendiant qui vient de m’aider
à traverser le ruisseau . Cette formulation sied aux rois, Marc comme Arthur, et Iseut traverse
sans dommage l’épreuve du feu.
Formellement, ce qu’a dit Iseut est la stricte vérité. Mais il n’en demeure pas moins que ce n’est pas
ce qu’ont entendu les rois. Alors, y a-t-il parjure ou non ? Le problème, et l’abı̂me de réflexion qui
s’ouvre devant nous, c’est que d’après les chroniqueurs, autrement dit on peut le penser aux yeux de
la morale de l’époque, il n’y a pas de tromperie, puisque Dieu lui-même a agréé le serment d’Iseut.
Naturellement, on ne peut supposer qu’Iseut ait pu tromper Dieu, car ce serait un blasphème que
bien sûr les pouvoirs de l’époque n’auraient jamais toléré. Il faut donc en conclure que Dieu accepte
un serment solennel pourtant fondé sur un jeu de mots ; voilà qui déprécie singulièrement la parole
donnée ! Même si l’on admet que ce n’est pas le serment vicié qui a été accepté, mais que Dieu
a provoqué un miracle parce qu’il jugeait Iseut non coupable, il n’en demeure pas moins que le
résultat est injuste : les témoins sont bafoués, Marc est trompé deux fois, et les barons félons
sont désavoués alors que — quelque viles puissent être par ailleurs leurs motivations — ils ne
faisaient que dire la vérité. Ce passage de la légende, il faut bien en convenir, ne nous permet pas
d’en sortir indemnes !
L’un des chroniqueurs, Gottfried de Straßbourg, en tire une conclusion cynique, parfaite-
ment immorale, mais qui pourtant ne paraı̂t pas lui avoir causé des ennuis alors qu’il écrivait au
tournant des XIIème et XIIIème siècles — une conclusion donc qui semble-t-il a été acceptée en
ces temps de chevalerie :
Ce fut ainsi chose manifeste
Et avérée devant tous
Que le très glorieux Christ
Se plie comme une étoffe dont on s’habille
. . . Il se prête au gré de tous
Soit à la sincérité soit à la tromperie
Il est toujours ce que l’on veut qu’il soit. . .
Alors. . . Tenir son serment et ne jamais trahir sa parole et ses promesses , stipule notre Idéal
du Chevalier d’Orient. Soit : mais alors, que devons-nous penser d’un serment fondé sur un jeu de
mots, presque un calembour ? Devons-nous rejeter avec horreur la sournoiserie du procédé ? admirer
loyalement l’intelligence de la ruse ? craindre de devoir conclure que notre idéal chevaleresque est
absolument impraticable ?
Que nous reste-t-il ?
Perspective
Inutile de dire que si j’avais réponse à ces questions — à ces angoisses plutôt — cette pochade
n’aurait pas eu lieu d’être.
Curieusement, alors même que la cérémonie puis le rituel du Troisième Ordre semblent constituer
une rupture fondamentale avec les Ordres précédents, c’est dans ceux-ci qu’on peut trouver quelques
pistes de solution. Ou plutôt, quelques indications, quelques outils qui permettront lentement de
surmonter les contradictions de notre idéal chevaleresque .Et tout d’abord, dès l’attente qui précède la réception comme Élu, une inscription nous avertit :
conscience est un juge inflexible . Il s’agit naturellement de la conscience individuelle,
autrement dit nous ne pouvons nous défausser de nos responsabilités, et nous en remettre
à une autorité supérieure : c’est, naturellement, une très bonne nouvelle, cela devrait nous mettre
à l’abri de toute forme d’obéissance passive, de soumission. Cependant, cela complique notre tâche ;
il nous faut les outils permettant de discerner ce qui est juste, ce qui est légitime, et plus encore les
outils permettant de distinguer ce qui est légitime de ce qui est seulement légal. Il ne faut surtout
pas sous-estimer la difficulté de cette réflexion, et ici nous nous éloignons considérablement d’une
des phrases du Premier Ordre : — Que reste-t-il à faire ? — Rien, puisque tout est accompli. . En
prenant connaissance de l’idéal du Chevalier d’Orient, c’est très exactement la conclusion inverse
qui s’impose : tout est à faire, et en plus cela sera parfois particulièrement difficile !
La
Dans le nouveau chantier qui s’ouvre devant nous, il est question de défendre ce qui est légitime
et juste , de Partir en quête de la Connaissance et de la Vérité . Cette fois, nous prenons le
contre-pied du Second Ordre. La Parole était gravée, enchâssée, immuable ; et nous voici contraints
de construire par nous-mêmes ou en tout cas de discerner ce qui est légitime, ce qui est juste, ce
qui est vrai. Finalement, nous prenons acte de ce que notre Temple — celui de la Voute Sacrée —
n’était pas aussi pérenne qu’on aurait pu le croire. Notre Préambule le dit bien, dans le cahier
des charges qu’il nous propose : il nous faut Reconstruire le Temple . Ce n’est pas rien !
Finalement, être Chevalier d’Orient, ce n’est pas un statut. C’est un défi, et un défi plein de
contradictions.
Je termine par une impression purement personnelle, le ressenti d’un paradoxe. Nous sommes au
Troisième Ordre, et nous avons réfléchi sur les ordres chevaleresques. Un ordre, c’est une collectivité,
une communauté qui a ses règles propres mais communes à tous ses membres. Or, du bref examen
des défis qui nous sont lancés, des contraintes qui nous sont imposées, des contradictions que nous
avons à surmonter, il apparaı̂t, à moins de sombrer dans une forme de conformisme et de sectarisme,
que c’est en chaque individu qu’il convient de chercher ses réponses, ses outils et/ou ses armes (sa
Truelle ou son Glaive). En somme, au programme unique et commun à tous les Chevaliers d’Orient,
il existe autant de réponses que de Chevaliers, que d’individus.
Autant
de réponses , ou plutôt Autant d’espoirs de réponses .
Et la dernière directive de notre Préambule, c’est justement Ne pas perdre l’espoir .
Un défi.
.
.
.
J’ai dit T. . Ill. . M. .